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filippo centenari  
James TURRELL :

James Turrell est un artiste américain. Il est né en 1943 à Los Angeles dans une famille quaker d'origine franco-
irlandaise, il vit et travaille à Flagstaff en Arizona ainsi qu'en Irlande.

En 1965, il obtient ses premiers diplômes en psychologie et mathématiques, puis il complète cette formation par
des diplômes en Art.
Il participe en 1968 au programme " Art and Technology ", mis en place par le " Los Angeles County Museum of Art "
et collabore à des recherches avec un scientifique de la NASA, Edward Wortz.

Turrell revendique pour sa démarche la double appartenance à la culture scientifique et technique, et à la culture
atlantique et pacifique. Ses monochromes lumineux ne sont pas des tableaux de l'ère technologique. Pour Turrell
ce ne sont ni des images, ni des objets. L'art de Turrell nous met en présence de la lumière, il s'agit d'une démarche
initiatique et non pas un art de la représentation ou du discours. Les recherches de Turrell sur la lumière pure et
sur la perception continuent ce rêve de l'art à la pointe des recherches scientifiques d'une époque.

Turrell ne se situe pas dans l'espace matérialiste d'un art de l'objet. Il est aussi à l'opposé des formes d'art
marxisantes d'un art soi-disant social, communes dans l'art contemporain.

L'art de Turrell est une quête artistique visant un dépassement de nos limitations sociales et affectives. L'oeuvre
de Turrell rend obsolète et dérisoire une masse considérable de l'art contemporain et des arts technologiques qui
n'apparaissent en comparaison qu'anecdotiques, un vain bavardage sur la surface des choses de notre époque.

Turrell met en doute avec raison l'interprétation formelle et historique de la peinture occidentale pour en faire
une lecture plus" lumineuse ". " Quand Monet peint une botte de foin, l'objet en soi n'est pas très intéressant mais
la lumière qui se pose sur lui est incroyable, et nous contemplons cette matérialité de la lumière.

Pour Turrell " le médium c'est la perception ". Ce que donne à percevoir les oeuvres de Turrell, c'est le phénomène
de notre propre perception. Le sujet est la perception elle-même.

Rejoignant la démarche du zen et probablement des traditions amérindiennes, il invite à un matérialisme
spirituel. En donnant au corps la possibilité d'expérimenter sensuellement la dimension immatérielle de la
lumière et de l'espace, il donne à vivre la perception de la non-séparation du corps (donc de l'être) et de l'espace.
" Je souhaite produire la rencontre entre la vision intérieure et la vision extérieure. Les yeux fermés, nous
possédons une vision complètement formée, comme dans un rêve ou dans une rêverie" .

Les oeuvres de Turrell matérialisent, rendent perceptibles la lumière et l'espace pour construire une rencontre
entre le corps et l'esprit. " Je m'intéresse beaucoup à l'impression de sentir ce que nous sentons. Voir comment on
voit. Et nous découvrons comment le corps, dans sa totalité, sent et ressent intensément. Si nous n'avons pas donné
de nom à un sens, cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas.
La lumière affecte le corps mais aussi le cerveau et l'âme. J'utilise cette lumière afin de créer une stimulation
de la vision. Je m'intéresse à la sublime existence de la lumière " .

Ce sont les techniques les plus récentes, mais aussi une relation aux oeuvres qui conduisent Turrell à cette
approche holistique de la lumière. Ce n'est pas la rétine qui est concernée par ces oeuvres, mais le corps tout entier
qui est porté, absorbé par la lumière. La présence à, ou plutôt dans une oeuvre de Turrell, nous met véritablement
en état d'apesanteur. Nous flottons dans la lumière. Notre esprit se met à vibrer à la fréquence de la lumière.
Nous sommes absorbés et nous absorbons la lumière. Nous expérimentons un état fusionnel où nous vivons cette
non-séparation du sujet et de l'objet.

Cette expérience est celle de la méditation. Les oeuvres de Turrell nous mettent dans un état de méditation
lumineuse. "Nous employons le terme " illuminé " pour désigner celui qui a atteint le " satori ", ou cette bénédiction
qu'on décrit en terme de lumière. On peut atteindre cet état mental en se débarrassant de la pensée temporelle " .
Cet état méditatif, est le point de rencontre entre la conscience éveillée et le rêve. Le point de rencontre entre le
corps et l'esprit.

" J'aime créer des espaces qui se rapportent à ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire une lumière habitant un espace
susceptible d'être sondé par la conscience. Cette connaissance, cet état ne diffère pas de celui de regarder le feu.
Ces espaces que l'on pénètre, même si c'est comme un rêve, ne sont pas inconnus de notre conscience éveillée " .
" Ce qui m'intéresse dans la lumière , c'est la qualité de pensée qui s'en dégage ... Il s'agit d'une pensée sans mots,
d'une pensée différente de nos modes de pensée habituels " .

Cette rencontre construite peut être conçue comme interactive, non une interactivité limitée à la soumission de
l'homme à des machines réduisant les perceptions et la pensée, mais une interactivité de la libération, de
l'expansion même de nos propres limites.
" La perception n'est informée que par un événement qui est en train de se produire ; c'est le jeu de cette interaction
que j'explore " .

Les oeuvres de Turrell sont des invitations à une redéfinition de nos perceptions vers plus de tactilité. L'objectif de
Turrell n'est pas purement visuel, il est surtout mental et tactile. Le corps et l'esprit sont immergés, imprégnés
(Yves Klein parlait d'imprégnation dans la couleur) dans la lumière même.

La démarche de Turrell est une invitation à une spiritualité tangible, que chacun peut vivre, expérimenter.
Ses oeuvres sont aussi, particulièrement les Wedgeworks, jeux de lumière et de perturbation optique de la
perspective, des mises en questions de nos conditionnements culturels. Nos notions, nos repères de l'espace sont
appris.

" La couleur et la forme sont des choses que nous donnons aux choses... Nous devons nous débarrasser d'idées
préconçues comme la " théorie du cercle chromatique ". Nous ne pouvons entrer dans le XXIe siècle en réfléchissant
à partir de la théorie chromatique. Nous devons penser à une lumière additive, avec un spectre comparable à celui
du son " .

Dans la série des Space Divisions, l'espace est en quelque sorte divisé entre l'espace de lumière monochrome et
l'espace de vision où se trouve le spectateur. Dans les Perceptual Cells, le spectateur entre dans une cabine
ressemblant à une cabine de téléphone. Il immerge sa tête dans une sphère baignée de lumière monochrome, dont
il peut faire varier la teinte à l'aide d'une mannette.

Dans l'opéra To be Sung, de Dusapin, Turrell a transformé la scène en un gigantesque Space Division, où les
chanteurs se trouvent immergés dans la lumière monochrome. La teinte varie insensiblement tout au long de
l'opéra.

Turrell a acheté en 1979 le Roden Crater, un cratère de volcan dans le désert peint en Arizona, à cent kilomètres
de Flagstaff où il y habite. Il a découvert ce lieu pendant un de ses vols à bord de son petit avion. Il survole le désert,
comme le faisait Robert Smithson. Les Sky Spaces de Turrell, installations à ciel ouvert, sont inspirées par cette
rencontre entre le ciel et la terre, par cette navigation dans l'espace.

Turrell réalise sous le Roden Crater un réseau de galeries souterraines permettant d'accéder à des chambres
creusées en des points déterminés du cratère. Ces chambres qui sont des Sky Spaces, donnent à voir certains
fragments du ciel, le jour et la nuit. Cette démarche s'inscrit dans la continuité des " Kiva Hopi ", cavités destinées
aux connexions cosmiques. Ce projet s'est construit en collaboration avec le chef d'une tribu Hopi voisine, Gene
Sequakaptawa.

Les Celtes ont de même construit ce type de cavités dans leurs tumuli. Stonehenge, est aussi une construction
mettant en scène le soleil aux solstices.

Roden Crater pourrait avoir des parentés avec le " Land Art ", si on considère le soleil, le ciel et les étoiles en
interaction avec le site, comme éléments plastiques. Mais cette oeuvre de Turrell n'est pas une sculpture qui
modifie le site dans sa structure, mais organise notre vision dans le site pratiquement intact. Le Roden Crater,
comme les autres oeuvres de Turrell, sont des machines de vision, des caméras intemporelles.
Irish Sky Garden, est une oeuvre aménagée par Turrell sur le colline de Liss Ard en Irlande. Quatre sites dans cet
espace naturel sont aménagés en forme respectivement de cratère, de tumulus, de pyramide et de " Mur Céleste "
(Sky Wall). Roden Crater, et Irish Sky Garden sont des parcours initiatiques, des points de rencontre construits
entre l'esprit de chacun et le ciel.

Elliptic Ecliptic est une architecture découpant une forme elliptique dans le ciel de Cornouailles, elle s'inscrit dans
la série des Sky- Spaces. Cette installation est implantée dans le jardin de sculptures de Tremenheere, à l'occasion
de l'éclipse de 1999. La découpe elliptique dans le toit fut occultée pour le passage de l'éclipse, et remplacée par une
lentille transformant l'installation Elliptic Ecliptic en camera obscura. Le passage du soleil voilé se reflétait sur
une surface posée dans la chambre. La forme elliptique renvoie aux trajectoires orbitales des corps célestes.

L'oeuvre de Turrell est essentielle à l'heure où nous devons nous poser la question : que faire de nos perceptions,
de notre corps, de notre esprit, quand les nouvelles technologies nous débarrassent de certaines contingences mais
créent de nouveaux conditionnements ? " Nous perdons des savoirs lorsque nous en apprenons d'autres ".
L'oeuvre de Turrell nous invite à une simplification de nos perceptions et nous conduit à l'essentiel. Les oeuvres de
Turrell ont une dimension spirituelle et portent en elles une vision utopique et philosophique très profonde.
Elles nous invitent à voir plus loin que la surface des choses, ce qui dans une société de l'image poussée à son comble
est un retournement de situation.

" J'ai le sentiment que nous commençons tous peu à peu, culturellement et même probablement politiquement,
à voir à travers les choses et non plus à percevoir exclusivement leur surface. Les rayons X pourraient jouer ici la
fonction d'une sorte d'allégorie. Nous éprouvons en effet de plus en plus le besoin de savoir ce qu'est ce à travers quoi
nous voyons, et nous commençons pour cela à voir à travers notre propre vision, nos propres yeux, car nous sentons
aussi de plus en plus que nous participons intimement de ce qui est vu.

Lorsque nous prenons conscience que nous ne voyons qu'une petite partie du spectre lumineux, il ne fait plus de
doute pour nous que nous devons dépasser la perception présupposée " . Les oeuvres de Turrell ne sont pas d'accès
facile, elles nécessitent d'accéder à cet état méditatif, loin du brouhaha et de l'agitation des images. Elles écessitent
une attention de l'être et s'expriment sans doute idéalement dans un site particulier.

Turrell utilise les techniques et le savoir scientifiques, comme des instruments donnant à chacun l'accès à une
dimension spirituelle intemporelle, commune à tous. En cela l'oeuvre de Turrell est une réponse précise à l'idée
d'un " art pour tous ", d'un " art participatif" et aux illusions de la disparition de l'artiste ou de la spiritualité dans
les arts technologiques. Turrell nous invite à devenir responsables de nos perceptions, et en quelque sorte co-auteur
de l'oeuvre.

" Chaque individu a une manière de voir qui lui appartient en propre, et une oeuvre, n'importe laquelle, sert de
déclencheur à l'art de voir de chacun " . Mais c'est bien l'artiste qui met en place l'oeuvre que chacun peut vivre, et
qui n'existe que dans l'interaction avec l'esprit de chacun.

Les oeuvres de Turrell redimensionnent notre conscience. Il n'y a, en cela et en beaucoup d'autres points, aucune
différence entre l'art romantique d'un Caspar David Friedrich et les oeuvres d'art technoromantiques comme les
installations de James Turrell.

[Galerie de James TURELL]

 


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